Gone in a heartbeat – Olivier Hespel

© Arnaud Gerniers

Interroger le groupe, non pas dans ce qui rassemble mais dans l’écart, la distance, ou plus précisément dans la « ressemblance/dissemblance » comme aime à l’exprimer Louise Vanneste : un des partis pris, quelque peu à contre-courant, de ce Gone in a Heartbeat. Un parti pris qui en induit presque tout logiquement un second : ne pas uniformiser le groupe – ici un quatuor – dans une écriture commune ; poser une architecture dans les corps sans pourtant y graver un texte ni même des phrases ; imprégner les interprètes d’un vocabulaire, d’une syntaxe, d’un contexte pour mieux les laisser, chacun individuellement, respirer dans une langue et un espace-temps communs… Ce réel souci (défi) d’écriture chorégraphique, Louise Vanneste l’explore depuis bientôt cinq ans. En solo tout d’abord, dans Home (2010) ; en duo ensuite avec Éveline Van Bauwel, dans Black Milk (2013). Deux premières expériences de frottements entre « recherche d’un contexte chorégraphique précis et envie de préserver l’instinct, la spontanéité de l’interprète » que Louise Vanneste creuse ici plus profondément encore, en convoquant cette fois quatre corps.

« Personnellement, fixer les mouvements ne m’intéresse pas en soi… Déjà en tant qu’interprète, j’aimais cette idée de liberté, de vécu des corps sur un plateau, d’amener la vie sur scène avec tout ce qu’elle renferme d’inconnu, de hasardeux, de risqué… C’est dans ce sens que mon travail se concentre en premier lieu sur des états de présence du corps. Ces états, dans un contexte donné, font que se mettent en place chez l’interprète comme des capteurs qui viennent le nourrir au niveau sensoriel, et font émerger une qualité de mouvement particulière. Une façon aussi de donner à voir des interprètes alertes, présents sur le moment, dans une pleine écoute de l’instant, et non en train d’exécuter ou de représenter quelque chose. »

Mais que l’on ne s’y méprenne pas : cette liberté de l’ici et maintenant de l’interprète, Louise Vanneste la régit et l’imprime dans un rhizome de règles à la fois individuelles et collectives. « Ces consignes et outils viennent cadrer l’espace dans lequel la spontanéité de chaque danseuse peut s’exprimer, tout en me donnant la possibilité de créer des moments, des images spécifiques. En termes d’outils individuels, il s’agit par exemple pour chaque danseuse de s’imaginer dans une situation ou un espace particulier (une salle de bains, une savane, un couloir…) ou être une figure particulière (une vieille dame, un vainqueur, une machine, un animal…) Des indications libres, variables et propres à chacune, qui permettent à la fois de développer un vocabulaire individuel précis et de vivre vraiment dans l’instant, parce que le cerveau doit en permanence convoquer l’imaginaire pour nourrir une certaine physicalité. À ces outils individuels s’ajoutent des règles en rapport avec l’espace et les autres danseuses : rester sur un point du plateau, se déplacer, aller à la rencontre, créer une ligne ensemble, se croiser ; imiter l’autre, se laisser contaminer, prendre le mouvement d’une autre en guise d’impulse pour son propre mouvement, etc. Ces différents niveaux de règles et d’outils se juxtaposent et varient tout au long de la chronologie de la pièce. Cet ensemble constitue le socle commun entre les quatre danseuses. Un socle qui leur permet de travailler sur l’idée de base du projet : le rapport/non-rapport au groupe… Pour prendre un exemple précis dans la pièce, au début, elles ont pour consigne de ne pas se déplacer et de développer chacune un vocabulaire propre à partir d’une même règle : battre un beat, jouer avec un beat. »

Dans cette recherche de réunion entre instinct et écriture chorégraphiques, les dimensions plastique et musicale de l’ensemble prennent une place essentielle. Construits, écrits et fixés tout au long du processus de création (dans un jeu de ping-pong avec l’affinement des règles et outils chorégraphiques), l’espace, la lumière et le son constituent en fin de compte la colonne vertébrale des créations de Louise Vanneste. Leurs axes dramaturgiques presque, tant le « territoire » qu’ils créent vient supporter, cristalliser cette notion d’états de présence, centrale dans son écriture.

« Je cherche à créer des pièces où l’expérience directe compte avant tout. L’expérience directe du danseur, mais aussi celle du spectateur face au danseur, face au contexte (à la musique, aux lumières, à l’espace). Des pièces où il n’est pas question de recherche d’une quelconque logique ou résolution, d’un quelconque traitement de telle ou telle thématique… Ceci n’implique pas pour autant qu’il n’y en ait pas ou qu’ils ne puissent pas être présents. Mais ceci implique qu’ils ne soient pas le leitmotiv, le moteur, ni de l’écriture d’une pièce, ni de la lecture qu’on peut en avoir. »

Dans cette démarche aventureuse, et résolument sensorielle/sensuelle, ce n’est pas tant la question du présent que du lâcher prise qui est creusée et ce, à la fois du côté des interprètes et du public. « D’une manière générale, préciser ou définir les choses, les idées, c’est pour moi risquer de les enfermer dans une vérité univoque, absolue, immuable. Je préfère la coexistence des possibles, et apprécier pleinement l’éphémère, le furtif des choses. » Le Gone in a Heartbeat*, précisément…

Olivier Hespel

 

*Littéralement « parti en un battement de coeur » ; expression anglaise qui se traduit en français par « éphémère », une tonalité poétique en moins

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